Par Patrick Levieux.
Je suis cet anonyme de la gare Saint-Charles qui cria par deux fois « Sarkozy je te vois ! ». Comment, à partir de cet incident bénin, un tel déferlement médiatique a-t-il été
rendu possible, au point de justifier l’intervention des plus hautes autorités de l’État ? Et si toute cette affaire était un storytelling, une narration, une histoire racontée pour
dénoncer la dérive sécuritaire du président de la République ? Les communicants des grands groupes capitalistes utilisent le storytelling pour vendre du café ou des produits bancaires.
Le storytelling peut aussi être employé pour promouvoir un candidat à l’élection présidentielle. Christian Salmon présente le storytelling comme un « incroyable hold-up sur l’imagination
destiné à formater les esprits des consommateurs et des citoyens ». Le storytelling y est présenté comme une « “machine à raconter” qui remplace le raisonnement rationnel, bien plus
efficace que toutes les imageries orwelliennes de la société totalitaire. » Or l’affaire du « Sarkozy je te vois ! » montre que l’on peut détourner le storytelling à des
fins citoyennes. Face à un événement, la question étant de savoir, par-delà la véracité des faits, quelle histoire avonsnous envie de raconter. Comme on sait, l’affaire commence un mercredi
28 février 2008. Un quidam revient d’Avignon. Il est témoin d’un contrôle d’identité. La suite est donnée par un premier récit, celui du procès-verbal donné par les policiers :
« Notre attention est attirée par un individu qui passe à notre hauteur. Ce dernier nous pointe du doigt et vocifère et crie à notre encontre les propos suivants : “Sarkozy je te
vois, Sarkozy je te vois !” à plusieurs reprises, attirant l’attention des usagers alentour, perturbant notre contrôle. »
Face à ce récit, l’anonyme propose au site d’informations en ligne Rue89 sa propre narration, confirmant en tout point les faits relatés par les policiers, mais en élargissant le point de
vue. « La gare Saint-Charles est en permanence parcourue dans le cadre du plan Vigigare par des militaires armés de mitraillettes qui accompagnent des policiers dans leurs
patrouilles. » Puis il confie un ressenti : « Devant ce énième contrôle d’identité, j’éprouve comme un malaise : pourquoi si peu de bienveillance ? Que puis-je faire
pour apporter un peu de douceur ? » et adopte le point de vue externe : « J’adopte alors une posture théâtrale et je lance en pointant l’index vers les policiers “Sarkozy
je te vois ! Sarkozy je te vois !” Aussitôt, un immense éclat de rire s’empare des spectateurs. Je porte un costume, une cravate et une serviette en cuir. J’ai sans doute l’air
ridicule, mais, qu’importe, les rires ont fait redescendre la tension. »
Deux récits qui s’opposent sans s’affronter puisque les faits sont les mêmes. Dans un cas, il s’agit d’un individu qui perturbe un contrôle d’identité, dans l’autre c’est un pédagogue qui a
posé un geste d’humour pour détendre l’atmosphère dans un climat sécuritaire tendu. Laquelle de ces deux versions allait être reprise par les médias ? Un des enjeux de cette affaire va
se jouer à ce niveau. Diffuser cette histoire sur Internet, dans la presse écrite, à la radio et éviter soigneusement la société du spectacle en fuyant la télévision. Mais avant d’en arriver
là, comment cette histoire a-t-elle pu simplement exister jusqu’à suivre son cours jusqu’au tribunal ?
Pour construire un récit il faut parfois ruser et user de petits mensonges. Ainsi, à l’époque, le quidam est journaliste au mensuel alternatif l’Âge de faire. Or lorsque après l’incident les
policiers l’interrogent sur sa profession, il se présente comme étant au RMI. À quarante-six ans, un homme au RMI est forcément un pauvre bougre, sans relations. Un looser, un sansnom, bref
un anonyme. L’anonyme savait par expérience le pouvoir magique que provoquait le signifiant « journaliste ». Il s’était notamment rappelé de cette remarque d’un commissaire de
police de Dijon : « Ici on craint plus le journaliste que le ministre de l’Intérieur. » Depuis, il avait fait sien cet adage : « Rester invisible et regarder le monde
tourner. » Ce petit mensonge était une condition pour que la procédure suive son cours, même si à l’époque je ne savais pas très bien jusqu’où les choses iraient…
Plusieurs mois après, l’anonyme est convoqué par le commissariat de quartier qui souhaite l’interroger une seconde fois sur cet incident. Entre-temps, il a de nouveau rejoint l’éducation
nationale. Mais là encore, comme pour le premier interrogatoire, il confirme bien être au RMI. Dans l’éducation nationale les syndicats sont puissants, les relais médiatiques nombreux. Du
reste, il est notoirement connu qu’un érémiste est plus habitué à se cacher qu’à provoquer des polémiques sur le fonctionnement de la justice. Je voulais rester cet anonyme, pris dans toute
sa fragilité. Vivre les choses comme le plus anonyme des citoyens, laisser la machine administrative s’emparer du récit et raconter ce qu’elle avait à dire. Lorsque, plus d’un an après les
événements de la gare Saint-Charles, je reçois, le 20 avril 2009, par un huissier de justice, la citation à comparaître devant le tribunal pour tapage njurieux diurne, je suis confronté à un
dilemme. Soit je me confonds comme un individu perdu parmi les autres individus que la justice ordinaire juge chaque jour. Je serai condamné ou relaxé et les choses s’arrêteront là. Il n’y
aura pas d’histoire. Les choses resteront enfouies dans la multitude des autres affaires anonymes traitées ce jour-là par le tribunal de proximité. Soit je saisis l’occasion de poser un geste
citoyen en tentant de dénoncer la dérive sécuritaire du pouvoir actuel. Pour cela il faut mettre en place un récit qu’écriront les journalistes, les blogueurs et les “disputateurs” de la
sphère Internet. Saisir l’occasion pour écrire l’histoire d’un quidam, d’un sans-nom, d’un sans-visage qui interpelle en le tutoyant le signifiant maître « Sarkozy » dans une
société sclérosée par le rictus sécuritaire. Comme on sait, dans toute histoire, dans tout schéma actanciel, le personnage central ne reste jamais seul. Il lui faut quelqu’un qui va l’aider à
poursuivre sa narration. Un anonyme seul n’est rien. Quand bien même aurait-il parcouru les salles de rédaction en exhibant sa convocation et le procès-verbal, l’histoire ne se serait pas
écrite, car un anonyme n’a pas la crédibilité pour porter une telle histoire. Tout au plus, il aurait eu droit à un ou deux articles dans la presse régionale à la rubrique des faits divers,
et la narration se serait de toute manière achevée là. Ce personnage sera un avocat ; un brillant orateur capable d’occuper une place médiatique avec suffisamment de lucidité sur les
dérives de la société du spectacle pour ne pas se laisser instrumentaliser par les médias. C’est un ami, journaliste au quotidien la Marseillaise, qui indiquera à l’anonyme la perle
rare : Philippe Vouland, spécialiste des questions des droits de l’homme. L’avocat est un socle solide, reconnu par l’institution et par les médias. La parole de l’avocat est écoutée,
quand celle d’un anonyme n’est même pas entendue. Choisir un avocat emblématique était crucial pour poursuivre la narration. Dès lors, un simple coup de fil à l’AFP suivi d’un mail indiquant
les coordonnées de l’avocat suffiront à lancer la machine médiatique.
À ce moment-là se pose la question de l’anonymat. Tout élève, dès la classe de sixième, apprend que l’auteur n’est pas le narrateur. L’anonyme est un personnage du récit. Il possède sa propre
entité. Or, comment éviter que le surgissement du réel, par la révélation de l’identité de l’auteur, ne vienne perturber la narration. Garder l’anonymat est ici incontournable pour poursuivre
le récit. Révéler l’identité du quidam revenait à dissoudre la cohérence du récit au point de le rendre incompréhensible. Car, en focalisant sur la personnalité du quidam, l’histoire pourrait
se fragmenter en autant de narrations qu’il y a de journalistes. S’agit-il d’un provocateur ? D’un militant politique ? D’une victime dépassée par les événements ? On imagine à
partir de ces questions la diversité des récits possibles, au point d’en oublier le thème de notre histoire : la dérive sécuritaire que connaît notre pays.
Éviter les dérives de la société du spectacle. C’est pour cela qu’il fallait sauver l’anonyme. C’est Philippe Vouland qui se chargera de cette mission. C’est lui qui affrontera le bruit
médiatique, en s’exposant devant les micros et les caméras. Quant à l’anonyme, il refusera obstinément à la fois d’être photographié et d’être interviewé par la télévision : même
floutée, l’image continue à dire quelque chose comme la présence honteuse de quelqu’un qui aurait des choses à cacher…
Bien évidemment, les journalistes les plus débrouillards découvrent assez rapidement l’identité de l’anonyme, et c’est en confrère que je m’adresse alors à eux. En toute humilité, j’en
appelle à la déontologie et à la conscience morale de chacun. En pleine nuit, au rédacteur en chef adjoint de France 3 Méditerranée je confie angoissé et paniqué : « Si vous révélez
mon identité, je suis fichu. Ma vie sera un enfer. Il n’y a aucune obligation légale. Mais je vous demande de ne pas jeter mon nom en pâture ! » Et c’est sans doute l’un des aspects
les plus extraordinaires de cette affaire : malgré l’ampleur médiatique, l’anonymat fut scrupuleusement respecté à la fois par les journalistes et par les blogueurs. Le monde de
l’information est composé de gens responsables. La presse, comme Internet, n’est pas une jungle sans foi ni loi, comme cela est parfois présenté de manière un peu caricaturale.
Pour autant, tout en sauvegardant l’anonymat, comment permettre au récit de se poursuivre, en maintenant sa cohérence, et ce malgré la déferlante médiatique ? Comment éviter la
cacophonie ? Pour cela, je laisse échapper une petite précision en direction des journalistes sur ma profession, non celle qui était la mienne au moment de l’incident, mais celle que
j’exerce au moment où l’affaire éclate : professeur de philosophie. Ce détail permet d’inscrire le récit dans un archétype mythologique, où s’évoquent les rapports énigmatiques entre le
philosophe et les puissants de ce monde.
L’imaginaire collectif résonne de ces histoires où sont évoqués les noms de Diogène, Protagoras, Épictète… Puis, en justifiant cet acte comme « un geste pédagogique, un trait d’humour
destiné à détendre l’atmosphère ». Le rire n’est ni de gauche ni de droite, il touche tous les publics en s’adressant à la part d’universalité en nous. Les meilleurs récits ne
cherchent-ils pas à toucher cette part d’universel qui est en nous ?
Voilà comment les choses se sont passées. Remarquons qu’une fois la narration engagée sur une voie, il n’est plus vraiment possible d’en changer. Dans le feu médiatique, plus personne n’a la
main. L’histoire semble s’écrire d’elle-même. À un journaliste de RTL qui lui demandait de se justifier, l’anonyme répondit malicieusement qu’il s’agissait d’exprimer sa satisfaction de voir
l’État partout, y compris dans l’enceinte de la gare Saint- Charles. Ce récit ne fut aucunement repris par le journaliste qui s’en tint sagement à la « version officielle » :
un geste pédagogique de la part d’un philosophe, un trait d’humour destiné à détendre l’atmosphère. Aujourd’hui, quelle signification donner à cette histoire ? Ce storytelling visait à
interroger les frontières de l’indécence dans une société où nos libertés individuelles sont sérieusement menacées par la politique du président de la République. En ce sens, le
« Sarkozy, je te vois ! » pourrait-il être considéré comme un happening, un acte artistique que Joseph Kossuth présente comme « l’un des arts les plus responsables de
notre temps, car il pose la question de la finalité de l’art » avant d’ajouter : « Une oeuvre d’art est une présentation de l’intention de l’artiste : si celui-ci déclare
que cette oeuvre d’art-ci est de l’art, cela signifie que c’est une définition de l’art. » Or si l’anonyme pose le « Sarkozy, je te vois ! » comme une oeuvre d’art, qui
oserait lui contester ce statut, eu égard aux efforts considérables qu’il déploya pour permettre à cette histoire d’exister. Une oeuvre engagée, une oeuvre collective, qui appartiendrait à
tous ces anonymes qui souffrent en silence du climat délétère qu’impose au pays la politique de Nicolas Sarkozy…
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