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Les « désobéisseurs » à la case sanction

Déjà matraqués de retenues sur salaires, les instits qui refusent d’appliquer les réformes Darcos sont désormais menacés de sanctions disciplinaires. Colère des syndicats.

« Le ministère a décidé de mettre un coup d’arrêt à ce mouvement en frappant à sa tête. Mais je vous le dis : nous n’allons pas céder », prévient Alain Réfalo. Ce professeur des écoles de Colomiers (Haute-Garonne) doit passer demain en conseil de discipline pour avoir refusé d’appliquer les réformes Darcos. Après avoir écopé de vingt-neuf jours de retrait de salaire, cette figure du mouvement des « désobéisseurs » risque désormais la révocation pure et simple. Comme deux autres de ses collègues. Ces hypothétiques sanctions suscitent la colère des syndicats enseignants, qui demandent au nouveau ministre, Luc Chatel, de « renouer le dialogue ».

INTÉRÊT PUBLIC

Jusqu’ici, la Rue de Grenelle a prôné la manière forte pour enrayer cette nouvelle forme de contestation. Sans succès. Lancé en novembre 2008, le mouvement de « résistance pédagogique » rassemble aujourd’hui quelque 3 000 enseignants et directeurs d’écoles ! Tous ont publiquement déclaré, auprès de leur inspecteur d’académie, leur intention de « désobéir, en conscience ». À savoir, ne pas appliquer certaines réformes qu’ils jugent néfastes pour les enfants et dangereuses pour l’avenir de l’école publique. Il y a les nouveaux programmes du primaire, bien sûr. Mais aussi le fichage dans « Base élèves » et, surtout, les deux heures « d’aide personnalisée » pour les élèves en difficulté, instaurées en même temps qu’ont été supprimés les RASED.
André Réfalo et les autres s’estiment dans leur bon droit. Rappelant à bon escient qu’un fonctionnaire est, certes, soumis à une obligation d’obéissance hiérarchique, sauf « dans le cas où l’ordre donné est manifestement illégal et de nature à compromettre gravement un intérêt public ». Des arguments balayés, ces six derniers mois, par l’administration Darcos. Celle-ci n’a pas hésité à infliger aux désobéisseurs des retraits de salaire carabinés, au prétexte qu’ils n’assuraient pas l’ensemble de leur service. Visé lui aussi par une procédure disciplinaire, Bastien Cazals (1) a ainsi perdu plus d’un mois de traitement. Et pourtant, loin de se tourner les pouces pendant le temps dévolu à l’aide personnalisée, ce directeur d’école de l’Hérault menait des activités artistiques et éducatives avec les enfants… Il a logiquement contesté ces retenues lundi dernier devant le tribunal administratif de Montpellier. La décision est attendue demain.

UN REPORT OPPORTUN

Enseignant dans le centreville de Marseille, Erwan Redon devait passer, lui, en conseil de discipline hier. Une large mobilisation a été organisée pour l’occasion dans la Cité phocéenne. Venus de toute la France, une dizaine de désobéisseurs, soutenus par près de 150 personnes, ont pris la parole en public devant la mairie des 1er et 7e arrondissements, dénonçant les sanctions encourues. Conséquence directe ou pas : la commission a finalement été reportée en août. « C’est un problème de forme, s’est justifié l’inspecteur d’académie des Bouches-du-Rhône, Gérard Trêve. Mes services ont formulé la convocation en utilisant le terme d’“insuffisance professionnelle”. Or, l’insuffisance professionnelle ne peut se traduire que par un licenciement et on n’est pas dans cette logique-là. Il s’agit seulement d’une sanction disciplinaire pour nonexécution des tâches. »
Ces explications alambiquées augurent-elles d’un changement de ton ? En tout cas, la pression est là et bien là. Hier, les syndicats d’enseignants SGEN-CFDT, Sud éducation et SNUipp-FSU se sont félicités de ce report et ont réclamé auprès de Luc Chatel le retrait des procédures disciplinaires. La balle est dans le camp du ministre.

Laurent Mouloud

(1) Je suis prof et je désobéis. Indigène Éditions, 3 euros

Article : L'Humanité

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Le témoignage de Patrick Levieux, professeur de philosophie, et auteur de "Sarkozy je te vois" en février 2008, relaxé par le tribunal de police.

Par Patrick Levieux.

Je suis cet anonyme de la gare Saint-Charles qui cria par deux fois « Sarkozy je te vois ! ». Comment, à partir de cet incident bénin, un tel déferlement médiatique a-t-il été rendu possible, au point de justifier l’intervention des plus hautes autorités de l’État ? Et si toute cette affaire était un storytelling, une narration, une histoire racontée pour dénoncer la dérive sécuritaire du président de la République ? Les communicants des grands groupes capitalistes utilisent le storytelling pour vendre du café ou des produits bancaires. Le storytelling peut aussi être employé pour promouvoir un candidat à l’élection présidentielle. Christian Salmon présente le storytelling comme un « incroyable hold-up sur l’imagination destiné à formater les esprits des consommateurs et des citoyens ». Le storytelling y est présenté comme une « “machine à raconter” qui remplace le raisonnement rationnel, bien plus efficace que toutes les imageries orwelliennes de la société totalitaire. » Or l’affaire du « Sarkozy je te vois ! » montre que l’on peut détourner le storytelling à des fins citoyennes. Face à un événement, la question étant de savoir, par-delà la véracité des faits, quelle histoire avonsnous envie de raconter. Comme on sait, l’affaire commence un mercredi 28 février 2008. Un quidam revient d’Avignon. Il est témoin d’un contrôle d’identité. La suite est donnée par un premier récit, celui du procès-verbal donné par les policiers : « Notre attention est attirée par un individu qui passe à notre hauteur. Ce dernier nous pointe du doigt et vocifère et crie à notre encontre les propos suivants : “Sarkozy je te vois, Sarkozy je te vois !” à plusieurs reprises, attirant l’attention des usagers alentour, perturbant notre contrôle. »

Face à ce récit, l’anonyme propose au site d’informations en ligne Rue89 sa propre narration, confirmant en tout point les faits relatés par les policiers, mais en élargissant le point de vue. « La gare Saint-Charles est en permanence parcourue dans le cadre du plan Vigigare par des militaires armés de mitraillettes qui accompagnent des policiers dans leurs patrouilles. » Puis il confie un ressenti : « Devant ce énième contrôle d’identité, j’éprouve comme un malaise : pourquoi si peu de bienveillance ? Que puis-je faire pour apporter un peu de douceur ? » et adopte le point de vue externe : « J’adopte alors une posture théâtrale et je lance en pointant l’index vers les policiers “Sarkozy je te vois ! Sarkozy je te vois !” Aussitôt, un immense éclat de rire s’empare des spectateurs. Je porte un costume, une cravate et une serviette en cuir. J’ai sans doute l’air ridicule, mais, qu’importe, les rires ont fait redescendre la tension. »

Deux récits qui s’opposent sans s’affronter puisque les faits sont les mêmes. Dans un cas, il s’agit d’un individu qui perturbe un contrôle d’identité, dans l’autre c’est un pédagogue qui a posé un geste d’humour pour détendre l’atmosphère dans un climat sécuritaire tendu. Laquelle de ces deux versions allait être reprise par les médias ? Un des enjeux de cette affaire va se jouer à ce niveau. Diffuser cette histoire sur Internet, dans la presse écrite, à la radio et éviter soigneusement la société du spectacle en fuyant la télévision. Mais avant d’en arriver là, comment cette histoire a-t-elle pu simplement exister jusqu’à suivre son cours jusqu’au tribunal ?

Pour construire un récit il faut parfois ruser et user de petits mensonges. Ainsi, à l’époque, le quidam est journaliste au mensuel alternatif l’Âge de faire. Or lorsque après l’incident les policiers l’interrogent sur sa profession, il se présente comme étant au RMI. À quarante-six ans, un homme au RMI est forcément un pauvre bougre, sans relations. Un looser, un sansnom, bref un anonyme. L’anonyme savait par expérience le pouvoir magique que provoquait le signifiant « journaliste ». Il s’était notamment rappelé de cette remarque d’un commissaire de police de Dijon : « Ici on craint plus le journaliste que le ministre de l’Intérieur. » Depuis, il avait fait sien cet adage : « Rester invisible et regarder le monde tourner. » Ce petit mensonge était une condition pour que la procédure suive son cours, même si à l’époque je ne savais pas très bien jusqu’où les choses iraient…

Plusieurs mois après, l’anonyme est convoqué par le commissariat de quartier qui souhaite l’interroger une seconde fois sur cet incident. Entre-temps, il a de nouveau rejoint l’éducation nationale. Mais là encore, comme pour le premier interrogatoire, il confirme bien être au RMI. Dans l’éducation nationale les syndicats sont puissants, les relais médiatiques nombreux. Du reste, il est notoirement connu qu’un érémiste est plus habitué à se cacher qu’à provoquer des polémiques sur le fonctionnement de la justice. Je voulais rester cet anonyme, pris dans toute sa fragilité. Vivre les choses comme le plus anonyme des citoyens, laisser la machine administrative s’emparer du récit et raconter ce qu’elle avait à dire. Lorsque, plus d’un an après les événements de la gare Saint-Charles, je reçois, le 20 avril 2009, par un huissier de justice, la citation à comparaître devant le tribunal pour tapage njurieux diurne, je suis confronté à un dilemme. Soit je me confonds comme un individu perdu parmi les autres individus que la justice ordinaire juge chaque jour. Je serai condamné ou relaxé et les choses s’arrêteront là. Il n’y aura pas d’histoire. Les choses resteront enfouies dans la multitude des autres affaires anonymes traitées ce jour-là par le tribunal de proximité. Soit je saisis l’occasion de poser un geste citoyen en tentant de dénoncer la dérive sécuritaire du pouvoir actuel. Pour cela il faut mettre en place un récit qu’écriront les journalistes, les blogueurs et les “disputateurs” de la sphère Internet. Saisir l’occasion pour écrire l’histoire d’un quidam, d’un sans-nom, d’un sans-visage qui interpelle en le tutoyant le signifiant maître « Sarkozy » dans une société sclérosée par le rictus sécuritaire. Comme on sait, dans toute histoire, dans tout schéma actanciel, le personnage central ne reste jamais seul. Il lui faut quelqu’un qui va l’aider à poursuivre sa narration. Un anonyme seul n’est rien. Quand bien même aurait-il parcouru les salles de rédaction en exhibant sa convocation et le procès-verbal, l’histoire ne se serait pas écrite, car un anonyme n’a pas la crédibilité pour porter une telle histoire. Tout au plus, il aurait eu droit à un ou deux articles dans la presse régionale à la rubrique des faits divers, et la narration se serait de toute manière achevée là. Ce personnage sera un avocat ; un brillant orateur capable d’occuper une place médiatique avec suffisamment de lucidité sur les dérives de la société du spectacle pour ne pas se laisser instrumentaliser par les médias. C’est un ami, journaliste au quotidien la Marseillaise, qui indiquera à l’anonyme la perle rare : Philippe Vouland, spécialiste des questions des droits de l’homme. L’avocat est un socle solide, reconnu par l’institution et par les médias. La parole de l’avocat est écoutée, quand celle d’un anonyme n’est même pas entendue. Choisir un avocat emblématique était crucial pour poursuivre la narration. Dès lors, un simple coup de fil à l’AFP suivi d’un mail indiquant les coordonnées de l’avocat suffiront à lancer la machine médiatique.

À ce moment-là se pose la question de l’anonymat. Tout élève, dès la classe de sixième, apprend que l’auteur n’est pas le narrateur. L’anonyme est un personnage du récit. Il possède sa propre entité. Or, comment éviter que le surgissement du réel, par la révélation de l’identité de l’auteur, ne vienne perturber la narration. Garder l’anonymat est ici incontournable pour poursuivre le récit. Révéler l’identité du quidam revenait à dissoudre la cohérence du récit au point de le rendre incompréhensible. Car, en focalisant sur la personnalité du quidam, l’histoire pourrait se fragmenter en autant de narrations qu’il y a de journalistes. S’agit-il d’un provocateur ? D’un militant politique ? D’une victime dépassée par les événements ? On imagine à partir de ces questions la diversité des récits possibles, au point d’en oublier le thème de notre histoire : la dérive sécuritaire que connaît notre pays.

Éviter les dérives de la société du spectacle. C’est pour cela qu’il fallait sauver l’anonyme. C’est Philippe Vouland qui se chargera de cette mission. C’est lui qui affrontera le bruit médiatique, en s’exposant devant les micros et les caméras. Quant à l’anonyme, il refusera obstinément à la fois d’être photographié et d’être interviewé par la télévision : même floutée, l’image continue à dire quelque chose comme la présence honteuse de quelqu’un qui aurait des choses à cacher…

Bien évidemment, les journalistes les plus débrouillards découvrent assez rapidement l’identité de l’anonyme, et c’est en confrère que je m’adresse alors à eux. En toute humilité, j’en appelle à la déontologie et à la conscience morale de chacun. En pleine nuit, au rédacteur en chef adjoint de France 3 Méditerranée je confie angoissé et paniqué : « Si vous révélez mon identité, je suis fichu. Ma vie sera un enfer. Il n’y a aucune obligation légale. Mais je vous demande de ne pas jeter mon nom en pâture ! » Et c’est sans doute l’un des aspects les plus extraordinaires de cette affaire : malgré l’ampleur médiatique, l’anonymat fut scrupuleusement respecté à la fois par les journalistes et par les blogueurs. Le monde de l’information est composé de gens responsables. La presse, comme Internet, n’est pas une jungle sans foi ni loi, comme cela est parfois présenté de manière un peu caricaturale.

Pour autant, tout en sauvegardant l’anonymat, comment permettre au récit de se poursuivre, en maintenant sa cohérence, et ce malgré la déferlante médiatique ? Comment éviter la cacophonie ? Pour cela, je laisse échapper une petite précision en direction des journalistes sur ma profession, non celle qui était la mienne au moment de l’incident, mais celle que j’exerce au moment où l’affaire éclate : professeur de philosophie. Ce détail permet d’inscrire le récit dans un archétype mythologique, où s’évoquent les rapports énigmatiques entre le philosophe et les puissants de ce monde.

L’imaginaire collectif résonne de ces histoires où sont évoqués les noms de Diogène, Protagoras, Épictète… Puis, en justifiant cet acte comme « un geste pédagogique, un trait d’humour destiné à détendre l’atmosphère ». Le rire n’est ni de gauche ni de droite, il touche tous les publics en s’adressant à la part d’universalité en nous. Les meilleurs récits ne cherchent-ils pas à toucher cette part d’universel qui est en nous ?

Voilà comment les choses se sont passées. Remarquons qu’une fois la narration engagée sur une voie, il n’est plus vraiment possible d’en changer. Dans le feu médiatique, plus personne n’a la main. L’histoire semble s’écrire d’elle-même. À un journaliste de RTL qui lui demandait de se justifier, l’anonyme répondit malicieusement qu’il s’agissait d’exprimer sa satisfaction de voir l’État partout, y compris dans l’enceinte de la gare Saint- Charles. Ce récit ne fut aucunement repris par le journaliste qui s’en tint sagement à la « version officielle » : un geste pédagogique de la part d’un philosophe, un trait d’humour destiné à détendre l’atmosphère. Aujourd’hui, quelle signification donner à cette histoire ? Ce storytelling visait à interroger les frontières de l’indécence dans une société où nos libertés individuelles sont sérieusement menacées par la politique du président de la République. En ce sens, le « Sarkozy, je te vois ! » pourrait-il être considéré comme un happening, un acte artistique que Joseph Kossuth présente comme « l’un des arts les plus responsables de notre temps, car il pose la question de la finalité de l’art » avant d’ajouter : « Une oeuvre d’art est une présentation de l’intention de l’artiste : si celui-ci déclare que cette oeuvre d’art-ci est de l’art, cela signifie que c’est une définition de l’art. » Or si l’anonyme pose le « Sarkozy, je te vois ! » comme une oeuvre d’art, qui oserait lui contester ce statut, eu égard aux efforts considérables qu’il déploya pour permettre à cette histoire d’exister. Une oeuvre engagée, une oeuvre collective, qui appartiendrait à tous ces anonymes qui souffrent en silence du climat délétère qu’impose au pays la politique de Nicolas Sarkozy…

Article : L'Humanité
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L’instance des huit pays les plus puissants de la planète qui se retrouvent aujourd’hui en Italie, décidés à faire valoir leurs recettes pour sortir de la débâcle économique, est, elle même, confrontée à une crise de légitimité.


L’Aquila (Italie),
envoyé spécial.

La terre tremble toujours sous les pieds de la planète capitaliste. A L’Aquila , petite cité des Abruzzes ravagée par un séisme meurtrier en avril dernier, où Sylvio Berlusconi a choisi de convoquer le G8, le parallélle avec l’état de l’économie mondiale touchée par une récession historique tient presque de l’évidence. D’autant que les mesures envisagées en faveur des victimes du cataclysme apparaissent pour le moins aussi laborieuses et inefficaces (lire ci contre) que celles qui sont envisagées aujourd’hui par les puissants de ce monde pour atténuer les souffrances des centaines de millions de terriens frappés de plein fouet par la crise.

Selon la ligne défendue par leurs ministres des Finances, à l’occasion d’une réunion préparant ce sommet, les chefs d’Etat des « huit » (Allemagne, Canada, Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Italie, Russie, Japon) devraient se vouloir rassurants, forts, disent-ils, des premiers signes de « stabilisation » de l’économie mondiale. Depuis « le camp de base » du sommet, les sherpas des différents chefs d’Etat invoquent « le rebond des bourses » de ces dernières semaines, ou encore « une certaine amélioration de l’activité et de la confiance des consommateurs ». Ces « signes » viendraient prouver la justesse des orientations choisies ces derniers mois par les uns ou les autres et singulièrement le bienfondé des plans dits de relance adoptés en Europe, aux Etats-Unis ou encore au Japon. Ils seraient, jurent-ils, annonciateurs d’une reprise sur laquelle ils restent toutefois plutôt prudents, refusant d’en préciser et l’échéance (2010, 2011, plus tard…) et le caractère (poussif, soutenu…)

Ce flou traduit d’abord la gêne qui entoure les évaluations des dispositions adoptées au plus haut depuis un an, comme des mesures « anticrises » avancées par les G 20 de Washington en novembre 2008 puis de Londres le 4 avril dernier. Les milliards dépensés pour sauver les banques ou stimuler l’activité n’ont eu que peu d’effets jusqu’alors. Pis les terribles mécanismes qui ont conduit au crash financier ne semblent toujours pas avoir été surmontées. On les voit même resurgir aujourd’hui avec ce regain de spéculation sur le pétrole et les matières premières.

La refondation du capitalisme, chère à Nicolas Sarkozy, implique un effort public gigantesque destiné d’abord à renflouer les marchés financiers. Mais il n’est toujours pas question de répondre aux besoins des peuples. Toute hausse des dépenses en faveur des salaires, de la recherche, de la formation, des services publics est considérée comme… « inflationiste ». Et donc bannie puisqu’elle risquerait de venir rogner sur le rendement net des titres financiers. Quant à la libéralisation des échanges elle est toujours présentée comme la panacée du développement. Sylvio Berlusconi a ainsi demandé que le G 8 s’entende pour une concusion d’ici à 2010 du cycle de négociation entamé à Doha par l’Organisation Mondiale du commerce (OMC).

De nouvelles fuites en avant libérales sont ainsi mises ouvertement à l’ordre du jour. Seulement ces démarches continuent d’assécher la demande globale. D’où l’enfoncement programmé dans les difficultés. Les recettes des huit apparaissent ainsi incapables de répondre aux défis qui se font ,jour partout pour sécuriser l’emploi, favoriser le crédit « utile » aux entreprises, mettre fin aux terribles déséquilibres que nourrit la domination du dollar, accompagner les indispensables restructurations industrielles - en lien avec les enjeux de modernisation des sociétés et de protection du climat. Elles contrecarrent aussi la promotion de politiques de co-développement, permettant de faire sortir effectivement le Sud de la misère et de la faim. Si ces défis deviennent tellement prégnants qu’ils s’imposent dans le débat public international le G 8 n’entend au mieux y répondre que dans la posture des envolées lyriques garanties sans lendemains, celles du joueur de pipeau. D’où un déficit de légitimité de plus en plus patent. C’est l’ONU qui est le forum le plus approprié pour traiter d’une crise à la dimension planétaire à laquelle les pays les plus pauvres payent le plus lourd tribut, soulignait à New - York le président de l’Assemblée générale des Nations Unies, le nicaragueyen, Miguel d’Escoto en inaugurant le 24 juin dernier une conférence consacrée précisément à la débâcle financière et à ses conséquences pour le développement.

Les pistes avancées lors de ce G 192 divergent très fortement des rafistolages au prix fort des marchés financiers pratiqués par les grandes puissances. Dans l’enceinte de l’Assemblée onusienne a été très sérieusement et longuement débattue l’urgence de déployer comme jamais des services publics afin de maîtriser des « bien publics mondiaux », cruciaux aujourd’hui pour l’avenir de l’humanité comme le climat, l’eau, l’énergie, ou l’éducation… Le manque de crédibilité du G 8 est devenu tellement patent qu’en son sein même on reconnaît qu’il serait désormais « totalement inappropriée » (Angela Merkel). Des aménagements auxquels a souscrit notamment Nicolas Sarkozy sont tentés pour sauver l’essentiel de la réunion au sommet en élargissant son périmétre. Programmé pour demain la réunion d’un G 14 associant, les « huit » + l’Union Européenne, à 5 grands pays émergents (Chine , Inde, Brésil , Mexique et Afrique du Sud), doit ainsi déboucher, pour la première fois, non plus sur une simple invitation à venir bavarder à la table des riches mais sur la mise au point d’un communiqué commun avec les grands pays émergents.

A cette occasion la question d’un remplacement progresssif du dollar comme monnaie de réserve internationale, très fortement abordée lors de la conférence de l’ONU à New - York, pourrait bien resurgir en dépit des obstructions de Washington et de Tokyo. La délégation chnoise a souligné qu’elle avait bien l’intention de mettre le sujet à l’ordre du jour. Car Pékin qui est le détenteur des plus grosses réserves de la planète en dollar s’inquiète de plus en plus d’une prévisible dégringolade du billet vert.

Bruno Odent

Article : L'Humanité


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"L’enjeu c’est la vie personnelle"

Interview de Bernard Thibault à Libération du 7/7/2009
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La CGT a recueilli 160 000 signatures contre la proposition de loi UMP. Son secrétaire général, Bernard Thibault, explique pourquoi il s’oppose à la banalisation du dimanche.


Notre sondage montre que les Français sont en majorité hostiles au travail du dimanche. Ce résultat vous surprend-il ?

Cela ne me surprend pas. L’opinion a évolué. Les gens ont pris conscience que l’enjeu était celui de leur vie personnelle. Les arguments ont évolué au fil du débat. L’emploi ? Les études ont montré que l’incidence dans ce domaine serait nulle ou négative : les postes créés dans la grande distribution détruiraient autant voire davantage d’emplois dans le petit commerce. Les gens voient que toute la semaine on licencie, et on voudrait leur faire croire que l’on va embaucher dimanche. Le pouvoir d’achat ? L’incidence sur les salaires dans le commerce sera nulle, et ils le savent. La consommation ? Les Français ne vont pas dépenser plus que ce qu’ils gagnent avec des magasins ouverts le dimanche. Tous les arguments économiques sont tombés les uns après les autres. Même celui du tourisme. Il faudrait changer la loi pour développer le tourisme ? Paris est déjà la capitale mondiale du tourisme de qualité, et la réglementation actuelle n’a jamais entravé le développement de ce secteur d’activité. Et que l’on ne nous serve pas l’argument grotesque selon lequel Michelle Obama ne peut pas faire ses achats dans un grand magasin parisien le dimanche !

Quand on analyse les préférences partisanes, on note que 64 % des sympathisants de gauche sont hostiles à la proposition de loi alors que 62 % des sympathisants UMP y sont favorables. Le débat ne s’est-il pas politisé ?

Ce texte est perçu comme une déclinaison du slogan « travailler plus pour gagner plus » . Aussi n’est-il pas surprenant de voir que l’électorat de droite affirme sa volonté de soutenir le pouvoir actuel tandis que la gauche s’y oppose. Mais à droite et à gauche, les gens se retrouvent pour vouloir préserver le dimanche. Quand on demande aux gens si c’est un jour fondamental pour leur vie de famille, sportive, culturelle ou spirituelle, ils répondent oui à 86 % ! Il n’est plus question de sympathies politiques, de catégories socioprofessionnelles ou autres.

En même temps, ils ne se sentent pas obligés : à 62 %, ils pensent pouvoir refuser si on leur demande de travailler le dimanche.

C’est le résultat du discours actuel sur le volontariat. Il y a eu la séparation à l’amiable, les horaires individualisés, maintenant le prêt de salariés entre employeurs, et bien entendu les heures supplémentaires. Mais on peut avoir quelques doutes sur la réalité de ce volontariat. Même si l’on met des garde-fous pour empêcher le licenciement de salariés qui refuseraient de travailler le dimanche, la discrimination se fera à l’embauche. Vous refusez, vous n’avez pas de boulot.

Aujourd’hui, près d’un salarié sur quatre peut travailler le dimanche. Cette réalité, ne faut-il pas plutôt l’organiser, comme le propose le texte de loi, pour éviter les abus ?

Des millions de salariés travaillent déjà le dimanche, mais dans des secteurs ou des zones bien définis. Il y a le tourisme mais aussi la sécurité, les hôpitaux, les transports et certaines industries. Si on ouvre l’activité commerciale le dimanche, il ne faut pas oublier que derrière, il y a la logistique. Parler de développement durable et obliger davantage de camions à rouler le dimanche n’est pas très cohérent. Comme il était difficile de faire croire que les zones de Plan de Campagne, près de Marseille, de Sainte-Geneviève-des-Bois dans l’Essonne ou de La Défense étaient des hauts lieux du tourisme, on a inventé les Puce, « périmètres d’usage de consommation exceptionnelle ». Et là, on entre dans une autre dimension : il s’agit de légaliser des pratiques illégales, de donner une prime à la délinquance patronale. C’est exactement comme si, sur certaines portions d’autoroute, on relevait à 150 km / h la limitation de vitesse sous prétexte que des automobilistes ont pris l’habitude à ces endroits d’être systématiquement en infraction !

Que la CFTC, syndicat chrétien, défende le repos hebdomadaire le jour du Seigneur, cela se comprend. Mais la CGT ? Pourquoi le dimanche plutôt qu’un autre jour, tant que la durée légale du travail est respectée ?

Dans tous les pays du monde, le droit au repos s’est organisé autour des fêtes religieuses. En France, pays de tradition chrétienne, c’est le dimanche. C’est un fait. Et si un certain nombre de gens profitent du dimanche pour aller à la messe, pourquoi pas ? Mais ce qui nous inspire, c’est de façon beaucoup plus générale le fait que dans notre société, le dimanche est une journée réservée à des activités non professionnelles, familiales, associatives, sportives ou autres. De quel droit les patrons imposeraient à toute la société les temps de la vie ? On est dans le même débat que celui des retraites ou de la durée du travail : est-ce aux gens d’arbitrer entre le temps qu’ils consacrent au travail, à la famille, aux loisirs, ou est-ce aux entreprises de fixer les règles de la vie sociale en fonction de leurs intérêts ?

Recueilli par FRANÇOIS WENZ-DUMAS

* Article : CGT

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