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Union laïque
Génétiquement modifiée par les savants fous de la
finance, dérobée par les pickpockets du capital, elle ne pond que des oeufs d’or. Bien sûr, faut pas rêver, le bon peuple n’est pas convié aux agapes.| Ah, si vous connaissiez leur poule, vous en perdriez tous la boule… Génétiquement modifiée par les savants fous de la finance, dérobée par les pickpockets du capital, elle ne pond que des oeufs d’or. Un vrai miracle, cette cocotte, un tonneau des Danaïdes qui ne serait pas percé pour tout le monde. Bien sûr, faut pas rêver, le bon peuple n’est pas convié aux agapes, juste invité à se prosterner devant ceux qui le spolient, à regarder de loin ces petits pactoles entre amis. |
Un bonheur n’arrive jamais seul. Le 14 juillet, en tant que « président du directoire d’un groupe industriel », Pierre Bastid est élevé au grade de chevalier de la Légion d’honneur sur proposition du ministère de l’Économie, de l’Industrie et de l’Emploi. Quelques jours plus tard, le 20 juillet, à l’occasion de la recapitalisation de Converteam, l’entreprise qu’il dirige depuis son externalisation du groupe Alstom, deux ans et demi plus tôt, ce parfait inconnu empoche 320 millions d’euros. Une success story, une médaille : ainsi va la France de Nicolas Sarkozy, surtout quand, à Bercy, Stéphane Richard, le directeur de cabinet de Christine Lagarde, a lui aussi fait fortune par le biais du jackpot assuré du « leverage buyout » (LBO). La version postmoderne du sacro-saint principe du capitalisme : « Tout est à nous – les actionnaires ; rien n’est à eux – les salariés et la société ; tout ce qu’ils ont, ils l’ont volé ! »
En juillet 2004, Pierre Bastid crée une toute petite holding financière, Magenta Participations, y investit 37 000 euros de sa poche et s’associe au fonds d’investissement Barclays Private Equity en vue du rachat, en novembre 2005, sous la forme d’une LBO, d’Alstom Power Conversion pour la somme de 130 millions d’euros. Comme la banque s’engage à apporter l’essentiel de la mise de départ, les futurs managers de l’entreprise, rebaptisée Converteam, peuvent se contenter d’investir 700 000 euros. C’est Byzance, et le mécanisme des LBO fait le reste : peu d’argent frais, un endettement colossal et la trésorerie de l’entreprise utilisée pour renflouer les caisses… Une paire d’années plus tard, la boîte, dont le résultat d’exploitation a été multiplié par six, est désormais valorisée 1,9 milliard d’euros. Barclays réalise une plusvalue de 700 millions d’euros – douze fois son avance –, les huit principaux dirigeants de Converteam se partagent la même somme – mille fois leur mise – et, là-dedans, Pierre Bastid gagne à lui tout seul 320 millions d’euros – près de dix mille fois son apport initial. Et les 4 600 salariés de Converteam dans tout ça ?
| « On donnait dans le social. On faisait semblant de faire de la charité… Nous ne donnions jamais d’argent car on nous avait prévenus : Quand on donne de l’argent aux pauvres, ils le boivent. » Le Corps de mon ennemi |
Le 10 juillet, au siège de Massy- Palaiseau, Pierre Bastid tente de les amadouer : avec les autres managers de Converteam, il compte bien, annonce- t-il, réinvestir ses mirobolants bénéfices jusqu’au dernier centime, ce qui permettra à la direction de contrôler directement un tiers du capital. Par ailleurs, fanfaronne le président de Converteam, 38 millions d’euros ont été ponctionnés sur le 1,8 milliard de plus-value pour octroyer à tous des primes d’un montant équivalent à deux mois de salaire, ouvrir 5% du capital aux salariés et mettre en place un mécanisme d’abondement d’un euro versé par l’entreprise pour un euro versé par le salarié. Aux nombreux récalcitrants qui continuent de trouver la répartition des richesses un brin déséquilibrée, Pierre Bastid répond au cours de cette mémorable allocution : « Mais ça, c’est un problème de société ! »
« Il ne nous reste qu’à applaudir la performance, ironise la CGT de Converteam dans un tract. Et, comme si rien ne s’était passé, nous remettre au boulot en attendant le prochain discours sur les bienfaits de notre travail qui permettra aux actionnaires de repasser à la caisse en toute quiétude. Mais même les meilleures histoires ont une fin. Les possibilités de multiplier les gains ne sont pas infinies. À ce jour, le seul qui ait réussi cet exploit, c’est Dieu, et encore avec des petits pains ! Nous doutons que notre direction générale puisse en faire autant avec les parts de marché sans aucune conséquence sociale. » Et le syndicat d’avertir :
« Nous sommes très intéressés par les problèmes de société. En particulier, quand il s’agit de la redistribution du fruit du travail des masses laborieuses. » De son côté, la CFDT fait ses calculs : « La plus-value représente dix années de masse salariale, elle ne se concrétise pas par des embauches en Europe de l’Ouest et elle donne une image du travail des salariés totalement dévaluée. » Chez Cegelec comme chez Editis, la même cause produit le même effet. Rachetée par le fonds souverain du Qatar après une énième LBO, la première, ancienne société d’ingénierie d’Alstom, a permis à son PDG, exilé en Belgique, d’amasser un magot évalué à 170 millions d’euros. Et chez le second, géant de l’édition française tombé dans les mains de Wendel en juin 2004, les douze principaux dirigeants se partagent 37 millions d’euros, prélevés sur une plus-value totale de près de 500 millions d’euros lors de la cession à l’espagnol Planeta, en mai 2008. D’un côté comme de l’autre, les salariés noient leur tournis dans la bagarre, tout juste ont-ils réussi, et encore seulement chez Editis, à arracher de haute lutte une prime de 1 000 euros.
Même au casino royal du CAC 40, et sans verser dans les LBO, les bandits manchots sont détraqués. En 2007, le groupe pétrolier Total, première capitalisation boursière de la place de Paris, a engrangé 12 milliards d’euros de bénéfices. Et les perspectives sont meilleures encore pour cette année – merci, la flambée du baril ! À la mi-juin, Christophe de Margerie, directeur général et grand seigneur, a accepté, « sans que rien ne l’y contraigne », insiste-t-il, de verser 102 millions d’euros à l’État comme contribution au financement de la « prime à la cuve » pour le fioul domestique.
Une paille ou des miettes ? C’est vite vu car, pendant ce temps-là, derrière la mise en scène médiatique, Total dilapide 4,5 milliards d’euros, plus d’un tiers de son résultat net, en les versant sous forme de dividendes à ses actionnaires. Et cerise sur le gâteau : le groupe dépense 1,87 milliard d’euros en rachetant, selon les coutumes des mastodontes de la Bourse, ses propres actions. En quatre ans, Total aura flambé la bagatelle de 11 milliards d’euros dans ces grandes manoeuvres purement spéculatives. « Faire des profits, c’est la première des responsabilités de l’entreprise », se gargarise Christophe de Margerie, début juillet, devant le parterre rassemblé à Aix-en- Provence par le Cercle des économistes. Quand les doigts de fée de la finance sortent les griffes, c’est « un problème de société ». À moins que ça ne soit le problème de la société…
Thomas Lemahieu (Site l'Humanité)
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