Qui est coupable, qui donc accuser de la dégradation du climat social ? Tel PDG, ce DRH-là ? Certes, ils ont une lourde responsabilité mais que dire des politiques qui, aujourd’hui, à
droite particulièrement, essaient de se défausser ?
Peut-on ainsi oublier que les deux promoteurs de la loi du 31 décembre 2003 concernant le service universel des télécommunications, Jean-Pierre Raffarin et Francis Mer, précisent dans leur
exposé des motifs que la « situation tout à fait particulière » de France Télécom, multinationale « employant plus de 100 000
fonctionnaires », « appelle une solution tout à fait exceptionnelle » (1) . Pierre Musso, un ancien haut cadre du groupe, spécialiste du secteur des
télécommunications (2), pointe, lui, d’un doigt accusateur la dérégulation du secteur engagée en 1998 par la Commission et le Conseil européen, avec l’illusion que « la
concurrence allait pousser à l’innovation ». « En fin de compte, affirme-il, cela va se traduire sur le continent par une guerre fratricide entre les différents
services publics. » Un gâchis de ressources et de talents.
Dans ce contexte de la fin des années quatre-vingt-dix, marqué également par la montée des coûts de recherchedéveloppement, d’innovation, l’opérateur français considère que, pour compenser ses
reculs inéluctables sur le marché national, induits par l’arrivée de nouveaux opérateurs, il se doit d’aller sur les autres marchés européens. Porter le feu de la guerre chez l’adversaire. Le
groupe est alors saisi d’une véritable frénésie d’acquisitions. En juillet 1999, il acquiert 25 % du câblo-opérateur britannique NTL pour 5,5 milliards de dollars, quatre ans après
seulement, il est obligé de revendre sa participation pour presque rien. Au début des années 2000, il prend le contrôle d’Orange PLC, le 3e opérateur britannique de téléphonie mobile, au prix
fort et débourse 43 milliards d’euros.
En Allemagne, avec l’opérateur Mobilcom, il se fait rouler dans la farine par un escroc et essuie une nouvelle ardoise. « Au total, reconnaît Gervais Pélissier, directeur
financier de France Télécom depuis 2006, ces acquisitions malheureuses ont consommé une quarantaine de milliards d’euros et n’ont rien rapporté. » Ce gâchis pèse d’un poids bien plus
lourd sur les comptes du groupe que le seul coût du travail qui pourtant fait l’objet de toutes les attentions des « cost killers ».
Surtout, il est beaucoup moins utile socialement.
Pierre Musso résume en ces termes les trois « traumatismes » subis par le personnel de France Télécom : « On est passé en premier lieu d’une culture
technique et de service public à une culture essentiellement commerciale et financière, en deuxième lieu, du statut d’une entreprise innovante à celui d’un groupe en quasi-faillite en 2003.
Enfin, dernier traumatisme, celui provoqué par la politique d’économies forcées sur les coûts humains. »
Même en pleine tempête sociale provoquée par la vague de suicides, le bien-fondé de cette politique de croissance financière n’est officiellement pas remis en question, pas plus au siège du
groupe qu’à l’Élysée, alors qu’elle a fortement contribué à déstabiliser l’entreprise et son personnel. À rebours de son esprit de service public, celui-ci est incité à faire du chiffre.
« Dès qu’un client passe la porte d’une agence, remarque Pierre Vars, notre dirigeant de l’Unsa-CGC, il faut absolument lui placer quelque chose. » Désormais,
les salariés doivent fonctionner à l’objectif quantitatif dont le respect détermine le montant de la prime et donc le salaire à la fin du mois. « Fin 2008, les coûts
commerciaux ont dépassé les frais de personnel », assure Michel Janin, président CGT de la commission économique du comité de groupe, entendant confirmer ainsi le virage pris par
France Télécom.
Le consommateur y a-t-il au moins gagné ? Pour répondre à la question on pourrait se contenter de rappeler qu’en 2005, les autorités de la concurrence ont condamné les trois grands
opérateurs à une lourde amende pour entente sur les prix des communications des mobiles. En fait, on ne peut répondre à la question seulement par une comparaison tarifaire. Pour une raison
simple : en l’espace de quelques années, un nouveau venu s’est installé dans le paysage, le portable. Si les Français affectaient 1,4 % de leurs dépenses de consommation aux télécoms
en 1990, en 2006, ils y consacraient 2,4 %, et probablement 2,8 % en 2010.
Comment soulager la souffrance au travail chez France Télécom ? La question concerne les salariés en premier lieu et leurs représentants. Elle est aussi politique. D’abord parce que l’État
est actionnaire de l’entreprise. Surtout parce que ce qui s’y passe est au coeur de la question majeure posée à la société française dans la crise sans précédent qui secoue le
capitalisme : croissance financière ou développement, quel chemin faut-il prendre ?
PIERRE IVORRA
(1) Cité par Ivan du Roy, dans Orange stressé, le management par le stress à France Télécom, Éditions de La Découverte, octobre 2009.
(2) Cf. son dernier ouvrage : les Télécommunications, Éditions Strasbourg, 7 octobre, grève et manifestations après de nouveaux suicides dans l’entreprise. de La
Découverte, mars 2008.
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