En banlieue de Nouméa, Saint-Louis a été créé voici tout juste cent cinquante ans pour accueillir les bagnards à peine libérés. Le quartier, alors exilé, est désormais au coeur de la métropole calédonienne et attise bien des appétits. Reportage.

 

 

Saint-Louis, à la périphérie de Nouméa, a aussi mauvaise réputation que la banlieue nord à Paris. Et les violents affrontements du 5 et 6 août n’ont rien arrangé. D’après les habitants de Saint-Louis, les taxis hésitent à s’engager dans ses allées de terre battues, bordées par des manguiers, des kaoris et des cocotiers. Ils racontent aussi que les gendarmes mobiles, quand ils sont à la recherche d’un délinquant, débarquent en masse et, armés jusqu’aux dents, pour fouiller cases en bois, cabanes en torchis et « maisons en dur ». Près de 52 % de la population calédonienne a moins de 35 ans et les jeunes composent l’écrasante majorité des 2 000 habitants de la tribu. « Il y a de la criminalité, du chômage, beaucoup de gamins paumés et d’énormes problèmes d’alcool et de drogue. Mais nos jeunes ne sont pas laissés à l’abandon », affirme Narcisse Decoiré, entrepreneur issu de Saint- Louis et militant de l’Union calédonienne (UC). Malgré la précarité, Saint-Louis est en partie préservé. Et pas seulement du fait de son cadre rural. Les structures coutumières sont très présentes, le lien à la terre est encore puissant et, surtout, partis et syndicats indépendantistes, fortement implantés, forment un tissu social dense. Ce qui n’empêche pas les flambées de colère incontrôlée.

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« NOUS, ON NE BRÛLE PAS DE BUS, ON BLOQUE LA ROUTE »

« Pour moi, ce qui se passe en France, c’est encore plus violent. Làbas, les jeunes brûlent des bus et des écoles », se défend d’emblée JéUSTKE. « Nous, quand ça ne va pas, le premier truc qu’on fait, c’est bloquer la route qui traverse la tribu », poursuit le jeune homme. C’est ce qui s’est passé le 5 août en marge du conflit qui opposait Aircal, la compagnie aérienne domestique, à l’USTKE. La tribu s’était alors engagée dans le sillage du mouvement social lancé par le syndicat. Sauf que, pendant le blocage, après l’échec d’une tentative de négociation, le face-à-face avec les forces de l’ordre a rapidement dégénéré. Plusieurs gendarmes ont été blessés. L’un a été atteint à la cuisse par des tirs de chevrotines, un autre a été touché à la mâchoire par une bille de plomb. Les échauffourées sont monnaie courante, mais Saint-Louis n’avait pas connu d’affrontements aussi violents depuis les heurts qui avaient opposé ses habitants à la communauté wallisienne du quartier voisin de l’Ave-Maria, en 2000. Deux mois plus tard, alors que le calme est revenu, la justice poursuit toujours les responsables. Plusieurs vagues d’interpellations ont eu lieu et onze jeunes ont écopé de peines allant d’un mois à un an de prison ferme. Lundi 12 octobre, ce sont trois adultes, syndiqués ou sympathisants de l’USTKE, considérés comme des « meneurs » par la justice, qui passaient en jugement. Ils ont écopé de douze mois de prison dont quatre mois ferme et mis sous mandat de dépôt à l’audience.

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LE SYNDICALISME, UNE HISTOIRE DE FAMILLE

Julie est une métisse de dix-huit ans. Sa mère, membre de l’USTKE, était hier à la barre, accusée notamment d’« incitation à la violence ». « On a tous des parents ou des proches qui militent. Forcément, on suit le mouvement. Mais cela ne veut pas dire qu’il suffit que l’USTKE nous le demande pour qu’on se mette tous à attaquer les flics. Dire ça, ça insinue qu’on est des crétins, juste bons à se laisser berner. » « Ce jour-là, il y avait 500 ou 600 personnes sur le barrage. Autant dire qu’il y avait quasiment tout le monde, résume Reginald, vingtneuf ans, entraîneur de l’une des trois équipes de foot de Saint-Louis. Ce n’est pas une histoire d’USTKE, mais une histoire de famille, de solidarité. » Lui-même est syndiqué Usoenc. « Ici, il y a une culture de la lutte, et beaucoup de conflits sociaux se sont réglés à Saint-Louis », affirme Réginald. « La tribu est très politisée depuis ces origines », souligne Christian Tein, membre du collectif pour la libération des prisonniers. « Contrairement aux autres tribus, qui ont des racines millénaires, Saint-Louis fête tout juste ses cent cinquante ans. C’est en fait une création des Français. Pour loger les bagnards, qui, une fois libérés, se voyaient offrir des terres, l’administration coloniale a déplacé des populations kanakes un peu partout dans le pays et les a regroupées à Saint-Louis en 1859 », raconte ce militant de l’UC. « Saint-Louis, ce n’est pas une vieille tribu. C’est l’enfant terrible, le pur rejeton de la Calédonie-Française. Et sa population a gardé le sang chaud et la mémoire des vieux qui ont été chassés de leur terre. » Logiquement, avec le temps, la terre de relégation fabriquée de toutes pièces par les Français est devenue un bastion indépendantiste, aussi politisé que turbulent. « Maintenant, comme dans Astérix, on est l’irréductible tribu kanake qui emmerde bien l’envahisseur », plaisante Frédéric Nemoajou, cinquante-quatre ans, habitant de Saint-Louis. Pour lui, pas de doute « la droite rêverait de raser Saint-Louis ».

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UNE ROUTE D’UNE IMPORTANCE STRATÉGIQUE

Car, ironie de l’histoire, la tribu kanake autrefois parquée aux portes de « Nouméa la Blanche », est à présent en plein coeur du grand Nouméa. « Saint-Louis est assis au milieu de bon nombre de projets industriels de la province sud. C’est pour ça qu’elle est la caisse de résonance de nombreux conflits sociaux », explique Didier Poiroi, membre du cabinet du groupe FLNKS au Congrès de Nouvelle-Calédonie. La route qui traverse la tribu, celle où se sont déroulés les affrontements du 5 août, a une importance stratégique. « Près de 20 000 véhicules la pratiquent chaque jour. Elle est empruntée par les habitants des quartiers huppés qui viennent travailler à Nouméa. Et, surtout, par les camions, qui sortent de l’usine Goro Nickel. C’est pour cela qu’on dit que, quand Saint- Louis a mal au crâne, Goro tourne au ralenti », raconte Didier Poiroi. Autre moyen de pression utilisé par la population : les lignes électriques, qui relient la centrale de Yaté à l’usine Goro Nickel. Les pylônes traversent Saint-Louis, en longeant la route. « Progressivement, les gens les plus démunis ont arrêtés de payer leurs factures, en menaçant de couper les pylônes si jamais ont leur coupait l’eau ou l’électricité », raconte Julie.

« JE REGARDE PASSER LES PORSCHE CAYENNE »

Yvéric, vingt-trois ans, ouvrier agricole, se définit comme « un militant de souche » et dénonce lui aussi la « justice coloniale ». Mais il n’est membre d’aucun parti, d’aucun syndicat. Et l’issue du conflit social lui laisse un goût amer. « Grâce à la signature de l’accord à Aircal, l’employée licenciée a fini par retrouver son boulot. Mais au final, on se retrouve quand même avec une dizaines de mecs de Saint-Louis en taule. C’est cher payé, non ? Pour moi, c’est malheureux. » Son cousin fait partie des jeunes emprisonnés au Camp Est. « Si ça s’enflamme aussi vite ici, c’est aussi parce que beaucoup ont la rage. Pourtant, la vie n’est pas si mauvaise ici. Il y a la famille, il y a les champs. Mais le fossé est trop voyant entre nous et tout le fric qu’il y a Nouméa. » Pour Yvéric, ce qui symbolise les inégalités, c’est encore « cette foutue route ». « J’habite juste à côté, près du virage du pont de la Thy. Je regarde passer les Porsche Cayenne, les camions de minerai. Moi, c’est ça qui me fend le coeur. » « Au fond, ils auraient pu faire des investissements, pour apaiser la situation, estime Didier Poiroi, membre du cabinet du groupe FLNKS au Congrès de Nouvelle-Calédonie. Au lieu de ça, Saint-Louis a juste eu droit à un peu de saupoudrage. Parce que c’est pratique pour eux de laisser perdurer cet état de fait. Ça leur permet d’affirmer que les Kanaks sont incapables de composer avec les réalités politiques. »

MEHDI FIKRI

L'Humanité

 


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